
|
Surprenant à plus d'un titre,
Bernard Thomas. Depuis trente ans qu'il vit et travaille dans le
quartier du Faubourg, ce plasticien (puisque c'est comme ça
qu'on dit) est plutôt du genre discret, un peu sauvage, même.
Pourtant, à Hanovre, Rome ou New York, il est connu pour
ses installations et ses happenings fracassants... Rescapé
d'une enfance chaotique, il passe sa jeunesse dans la violence.
Il grandit en Lozère, et au lieu d'aller à l'école,
il préfère rejoindre les bergers pour garder les moutons.
Non socialisé, comme il dit, il évite l'école
comme la peste (mais y apprend quand même au passage l'Illiade
et l'Odyssée d'Homère) et se confronte systématiquement
aux autorités. Il vit en conflit permanent avec les institutions,
se retrouve en maison de correction, puis dans la marine marchande...
Tout le destine à une vie de dégringolade. Pourtant,
à l'âge de vingt cinq ans, à Ibiza, il rencontre
Michelle Knoblauch, artiste peintre et la femme de sa vie. Il l'épouse
quinze jours plus tard... C'est elle qui l'ouvre aux arts, pour
lesquels il s'avère très doué. « Michelle
m'a sauvé, et l'art m'a donné une vie mille fois plus
belle que celle que j'aurais dû avoir ! »
Il faut dire qu'après avoir été tour à
tour berger, vagabond ou cracheur de feu, avec même un passage
éclair par la légion (engagé un soir de cuite
et éjecté le lendemain, un vrai coup de pot !) il
s'est forgé un caractère et des convictions solides,
notamment à propos d'humanité et d'écologie,
qui servent de base à un discours artistique sûr et
structuré. L'art lui permet de quitter la violence, de démolir
les codes moraux de la société pour les améliorer,
d'affirmer ses idées par des moyens non-violents. Tout môme,
il sculptait avec son canif, ce n'est donc pas un artiste improvisé,
mais bien un instinctif que tout intéresse, que tout amuse
et pour qui tout est prétexte à l'art. Comme il n'avait
pas reçu durant l'enfance les codes du carcan social, il
lui a été plus facile de s'en libérer, ce qui
donne à son art une grande aisance conceptuelle...
En 87 il propose un pacte : que les armes à
feu deviennent des outils de création. « Apprendre
aux armes à écrire plutôt qu'a tuer ».
Ça donne la série "Telex" : des impacts
de balle sur du verre, dorés à la feuille ou peints
en noir et disposés en lignes. Eh oui ! vous avez bien
lu : L'outil principal de Bernard Thomas, c'est le fusil 22 long
rifle ! « Certains ont choisi la poudre blanche, moi, j'ai
choisi la poudre noire ! » Le résultat ne manque pas
de gueule, et encore moins de beauté ! Sa série « Points
d'un Pacte » résume ce pari de transformer la violence
primale en art : les armes à feu peuvent créer grâce
au vide de la destruction une beauté qui peut être
canalisée, dirigée, pour devenir un médium
de paix. En 87 encore, à Hanovre, il organise un happening
intitulé "le Dieu Dollar" avec un diamant de cinq
carats sur lequel il projette un rayon laser... Quarante mille visiteurs
viendront le voir ! « Avec trois bouts de ficelle, ça
a fait un malheur ! »
En 89 pendant le krach de Wall Street, il se trouve
justement devant la bourse de New York pour une installation baptisée
"Les Enrichissements", un happening à base de diamants
bruts ! « Je voyais les traders sortir en larmes, et je leur
disais "Don't worry, pick a diamond !" ».
Le propos étant, sur cette installation, de rajouter
la valeur de l'art à celle de la matière déposée.
Et il a raison, Bernard, l'art est une fabuleuse planche à
billets ! Rien de tel pour transformer le plomb en or. Mais ne vous
méprenez pas, son intérêt premier n'est pas
financier, même si ça aide, l'art permet bien plus,
et la pierre philosophale de Thomas sert son amour de la nature.
Lui qui, enfant, se réfugiait dans les grottes, milite aujourd'hui
pour la sauvegarde de la banquise. Depuis toujours, il aime à
se ressourcer en s'immergeant « deux fois par an, quoi qu'il
arrive ! » dans l'eau glacée (ce type est fou !),
il en conçoit un amour et une reconnaissance envers la glace,
et notamment celle du Cap Nord, qu'il va photographier, maculée
de jus de betterave, figurant ainsi le sang de la violence que les
humains infligent à la terre, mais aussi le retour nécessaire
à un régime végétarien. Le résultat
de cette démarche, ce sont de superbes photos en grand format,
parfois ornées d'un de ses fameux impacts de balle, et qu'on
a pu voir en septembre au "Cabinet d'amateur", chez Patrick,
notre aimable galeriste de la rue de la Forge Royale, et aussi dans
les colonnes du Vantard de décembre dernier.
Malheureusement, nul n'est prophète en son
pays, et bien qu'exposant régulièrement à Rome,
Thomas est hélas bien peu présent sur la scène
artistique parisienne, ce qui rend difficile de voir son travail.
Alors avis aux amateurs, si vous le croisez, demandez lui à
visiter son atelier, c'est un véritable coin de paradis,
entièrement dédié à l'art, confortablement
niché dans notre bon vieux Faubourg ! A l'opposé des
salonnards, Thomas est un personnage simple et souriant, un grand
artiste éternellement amoureux de sa « Nana »
et meilleur ami de son chat. Vraiment difficile quand on le voit,
de l'imaginer dans son atelier en train de faire des cartons sur
des vitres, et encore moins avec un fusil !
JiCé.
Paru dans le Vantard du Faubourg N° 25 de Janvier
2009
|