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Matière
de peinture
(apologue)
Depuis une centaine d'années, nous avons
connu une telle prolifération picturale qu'il pourrait paraître
légitime d'estimer, qu'en matière de peinture, tout
a été fait et dit au cours de la période, somme
toute assez brève et d'ores et déjà achevée,
qui a été celle de la modernité. La post-modernité
en témoignerait, dont les acteurs se sentent obligés
de se parer de discours historico-théoriques souvent fort
pesants pour se faire excuser la faiblesse qui pousse à toujours
s'emmêler les pinceaux dans cette vieille histoire de peinture.
Or, de la figuration à l'abstraction, de la gestualité
à l'application mécanique de la couleur, de l'expressionnisme
au monochrome, de la répétition sérielle au
remodelage du format, de la surface au support (pour n'évoquer
qu'une poignée de tendances parmi les plus volubiles, sinon
toujours les plus marquantes de ce siècle), la peinture est
le plus souvent demeurée dans l'aire isolée autour
de la Renaissance par l'émergence du tableau. Rares ont été
les exceptions à cette règle.
Songez par exemple aux échantillonnages de couleurs réalisés
par Richter à partir du milieu des années soixante.
Le fait que le titre de Farbtafel ait rapidement rejoint la désignation
par simple énumération - Zehn Farben, Zwölf Farben,
etc.- souligne bien ce qui déjà saute aux yeux de
quiconque contemple ses oeuvres : à savoir qu'il ne suffit
pas au peintre d'échanger la fenêtre renaissante contre
le catalogue de marchand de couleurs pour se donner les moyens de
s'extraire de l'empire du tableau. Somme toute, ce ne sont pas tant
l'évocation de supports non-canoniques, les subtilités
de la mise en abîme ou encore le tripatouillage du format
qui conduisent en direction de ce que pourrait être un autre
état de la peinture. Un geste pictural comme celui accompli
par un Yves Klein dans ses monochromes apparaîtra à
bien des égards plus conséquent.
On sait que, dans ses propos programmatiques, Klein
évoque le pur espace existentiel que le monochrome donnerait
à voir, mais aussi la sensation de liberté totale
qu'il est sensé procurer. On connaît également
le fantasmatique projet de révolution bleue, dans laquelle
l'artiste imaginait la France toute entière devenue surface
de tableau. On sait enfin que Klein disait de ses monochromes qu'ils
n'étaient que le résidu de son processus créatif.
Seulement, ce sont aujourd'hui les discours dont le peintre entourait
ses oeuvres qui font figure de scories. Si ses monochromes continuent
à émouvoir, ce n'est nullement en s'appuyant sur la
métaphysique d'un espace libre, dans lequel l'artiste prétendait
se projeter comme dans son royaume mais, plus simplement, par leur
aspect d'échantillon de matière colorée. La
découpe arbitraire qui, chez Klein, isole une petite quantité
de peinture, rappelle la manière dont Stieglistz avait, dès
les années vingt, arbitrairement arraché au ciel quelques
fragments de nuages. Matière de nuages dans les équivalents
de Stieglitz ; matière de peinture dans les monochromes de
Klein : le rapprochement incite à voir dans le bleu du second,
non pas une tentative de réaffirmation d'une métaphysique
du firmament, sérieusement mise à mal par les photographies
du premier, mais plutô (que l'artiste le veuille ou non),
un exemple supplémentaire de la mise en évidence de
la matière artistique à l'ère de la reproduction
mécanique.
Il faudrait examiner de plus près les liens
qu'entretiennent les enrichissements de Bernard Thomas avec certaines
des actions menées par Yves Klein. Toutefois, c'est plutôt
l'oeuvre de Fontana qu'évoque l'artiste à propos de
ses travaux récents, baptisés Constellations. Cette
référence au créateur du Concerto spaziale
(modulé par ses soins dans de nombreux registres et sur des
supports variés) peut paraître nous replacer au coeur
de la problématique du tableau, dont je viens pourtant de
contester la prééminence. Il ne faudrait cependant
pas se laisser impressionner par la violence avec laquelle Fontana
s'attaquait à l'arène du tableau (gestualité,
il est vrai, soigneusement mise en scène dans les photographies
le montrant à pied d'oeuvre), au point de ne pas voir combien
la plaie laissée par la lacération sert avant tout
de révélateur de la couleur. Chez Fontana, l'évidence
de la matière colorée émerge du dépassement
- littéralement déchirant - de l'intégrité
de la surface de projection (visuelle, métaphysique, institutionnelle...)
que constitue une toile tendue.
Lorsqu'il se saisit d'une arme à feu pour
mener à bien une étape capitale de la genèse
de la peinture, Thomas peut paraître porter à son paroxysme
la violence de Fontana. Or, tout comme cette dernière représentait
en réalité une radicalisation paradoxalement inexpressive
de la gestualité abstractionniste, le geste de Thomas fonctionne
comme un refroidissement supplémentaire de la geste picturale.
En effet, si ses oeuvres paraissent curieusement indemnes de toute
violence, cela s'explique sans doute moins par les somptueuses réparations
- réalisées par des applications de peinture et de
feuille d'or - dont elles sont l'objet, que par la netteté
projectile du coup de feu, alliée à la nature particulière
du matériau qui en reçoit l'impact.
Observons tout d'abord que, à une époque
où, gommant les acquis de l'art conceptuel et/ou s'appuyant
sur des processus mécaniques des années soixante et
soixante-dix, la main de l'artiste est parvenue à se réimposer
comme pathétique support d'une plus-value artistique, Thomas
se tient à distance de son matériau pour laisser faire
la balistique. La violence est concentrée dans la déflagration,
dans le vacarme et la fumée qui envahissent l'atelier : c'est-à-dire
autour de l'homme à la carabine, non pas à l'autre
extrémité de la pièce, là où
la plaque de verre encaisse le coup sans pour autant voler en éclats.
Car le verre - cela a son importance - est une substance non cristallisée.
Ainsi, lorsque Thomas crible de trous une plaque de verre, celle-ci
absorbe le choc et se transforme en un espèce de tissu, certes
fragile mais avant tout fluide. Lorsque l'artiste dépose
sur cette même plaque une petite pyramide de poudre à
laquelle il met le feu, celle-ci reste encore une fois curieusement
indemne, alors que se mêle à sa substance la noirceur
de la suie produite par l'explosion. On aurait tort de voir dans
la plaque de verre le support d'une picturalité réalisée
à partir de l'impact des balles ou de l'explosion, puis de
l'enrichissement de l'ensemble par le biais de la peinture et de
la feuille d'or. Certes, lorsqu'il parle de changer plomb en or,
Thomas associe violation et réparation sous le signe d'une
transmutation alchimique. Il reste cependant que, dans les oeuvres
présentées ici, la transsubstantiation essentielle
est réalisée par les balles qui permettent au verre
de ne plus être un support, mais plutôt une matière
picturale.
On dirait volontiers que Thomas occupe un espace
situé à mi-chemin entre l'aire matérielle du
tableau, tel qu'elle fut établie à la Renaissance,
et sa dématérialisation (le plus souvent, il est vrai,
sa dénégation) dans nombre d'oeuvres récentes.
Seulement, la fluidification du verre sous l'impact des balles ne
constitue pas un espace intermédiaire, mais plutôt
un autre état possible de la peinture. C'est comme si, de
la paradoxale fenêtre constituée par l'espace pourtant
opaque du tableau, Thomas n'avait gardé que la vitre, afin
d'en faire, sinon toute la matière, du moins le liant d'un
nouvel état de la peinture. Il n'y a ici ni support, ni espace
institué au sein du monde. Etant donné la transparence
du verre, il n'y a même guère de surface. Ainsi, les
motifs de la littéralité, de la métaphysique,
ou encore du feuillage de la surface, par le biais desquels la peinture
de notre siècle a régulièrement rusé
avec l'espace du tableau, n'ont plus la moindre pertinence dans
les constellations de Thomas. Faits de verre, de pigments, de suie
et de feuille d'or, ces échantillons de peinture comme en
surfusion nous présentent une substance dans laquelle s'expose
une luxueuse et émouvante manière, ou plutot matière
de peinture. Ce qu'on nous présente ici, ce sont des blocs
d'intensité colorée.
Nul besoin d'insister sur le fait que la peinture
(dont les matériaux n'ont cessé d'évoluer -
ou de s'altérer - au cours de l'histoire) ne présuppose
aucunement une matière spécifique. On sait que ce
qu'on appelle couramment sculpture minimaliste découle le
plus souvent d'une problématique en vérité
picturale. Ces travaux de Thomas ont eux aussi la solidité
de la sculpture. Le carré doré qui accompagne ici
les deux séries d'oeuvres à dominante bleue (et qui,
ainsi qu'on peut le vérifier par un examen même rapide,
expose la matière picturale de l'artiste depuis ce qui a,
jusque-là, aujourd'hui, représenté son revers)
souligne avec force cette dimension sculpturale de l'ensemble. Seulement,
si dans les oeuvres de Thomas on retrouve la découpe froide
des minimalistes, une matérialité vitreuse y remplace
les qualités plus étroitement optiques des matériaux
utilisés par ces derniers, qui continuaient à se référer
à la logique du tableau. Il y a donc ici une reprise de la
question de la matérialité de la peinture, et qui
évite heureusement les effets de mati&egrve;re tartinée
qui, depuis un demi-siècle, ont conduit tout un plan de la
peinture à s'épuiser dans de stériles variations
sur la physique du tableau.
Il reste que la couleur vitreuse de ces sculptures
faites de peinture se trouve prise dans un cadre doré qui
lui impose malgré tout un statut de tableau. Non pas (je
n'aurai cesse de le répéter) comme espace de projection,
puisque malgré la métaphoricité de leurs titres,
les constellations ne dessinent pas (comme semble encore le faire
le grand verre noir intitulé comète) une figure sur
le fond mais plutôt une qualité de lumière et
de couleur : la sensiblité de ces blocs aux changements d'éclairage
témoignent on ne peut plus clairement de ce fait. Si donc
la matière de peinture de Thomas fait tableau, c'est peut-être
en tant que le tableau comme entité fait encore objet d'investissements
nombreux, qui ne sont pas tous (loin de là) de nature esthétique.
Ainsi, ces constellations représentent-elles
à leur façon la problématique des enrichissements
plus secrets, qui à l'occasion se disent aussi concessions.
C'est-à-dire qu'elles posent encore et toujours la question
de savoir à quel titre (de propriété, comme
l'affirmait toujours à sa façon Yves Klein) on persiste
à produire de la peinture. L'affaire est loin d'être
réglée, même si la somptuosité des travaux
de Thomas est le signe évident d'une volonté de sublimation
de la violence. Reste également ouverte la question d'une
compréhension plus fine du rapport entre la fluidité
de cette matière de peinture et cette autre fluidité
à laquelle parvient l'état (il est vrai voisin) de
la matière, dans les sculptures réalisées par
l'artiste à partir des trajets accomplis aux commandes d'un
avion.
Yves Abrioux, avril 1995
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