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VIVRE
Alphabet Télex |
Extrait d'un entretien
avec Bernard Thomas
par Emmanuelle Decroux
E.D.: Quelles sont vos motivations
pour l'utilisation de l'arme comme moyen de création ?
B.T.: Cette idée n'est pas nouvelle. Environ
dix ans auparavant, j'avais pour projet de construire une pyramide
en béton armé avec, plantés sur ses quatre
côtés, quatre Mirage 2000 en état de marche.
Dans chacun de ces appareils, des pilotes de bords opposés
se tireraient dessus sans jamais s'atteindre, puisque chaque avion
serait disposé à 45° du sol. Leurs tirs seraient
délimités par l'espace vide de l'intérieur
de la pyramide. Le but du jeu serait de tirer sans interruption,
le perdant étant celui qui cesserait le feu, par manque de
soutien extérieur : celui qui n'a plus d'argent pour se munir
d'un potentiel militaire est perdu. C'est le principe de toute guerre.
Quant aux civils, hors de tout danger, ils seraient devant leur
poste de télévision, suivant les événements
de cette guerre médiatique.
E.D.: Comment en êtes-vous
arrivé au travail des télex ?
B.T.: Dans le projet actuel, comme dans celui d'il
y a dix ans, les armes sont utilisées dans le but de les
détourner de leur fonction première, destructrice,
qui sème la mort. Les armes arrivent dans les mains des hommes,
non pas par hasard, mais parce qu'il n'y a pas d'autre issue. Les
armes parlent, étant donné l'incommunicabilité
qui s'est installée entre les hommes. On ne sait pas quoi
faire avec elles si ce n'est détruire et tuer. Au même
moment, les politiciens parlent, reprennent le dialogue ou tout
du moins tentent de le réinstaurer. Ainsi mon système
propose de continuer le dialogue à partir du moment où
celui-ci est censé ne plus exister. Tout est parti des événements
de la guerre du Golfe. J'ai envoyé deux télex à
Perez De Cuellar, aux Nations Unies, les 4 et 5 janvier 1991. Le
message était clair et proposait d'utiliser les armes traditionnelles
- excluant les armes chimiques, nucléaires - comme moyen
de communication, qui enverraient le message télex suivant
: "rentrons tous à la maison" !
E. D.: Quelle en fut la réponse
?
B.T. : Il n'y en a pas eu. Mais si l'autorisation
de le faire m'avait été accordée, ce qui peut
paraître utopique, j'aurais accepté de le réaliser.
E.D.: Etes-vous un pacifiste
acharné, pour avoir ce désir de lancer des messages
de paix ?
B.T. : Pacifiste, peut-être, acharné
je ne le pense pas, sinon je n'aurais pas utilisé les armes.
En fait, personne n'a trouvé un moyen assez puissant pour
remplacer la fonction précise et réelle qu'elles ont
lorsqu'elles parlent, c'est pourquoi les armes existent. Par leur
utilisation, je me sers de leur force et de leur impact aussi bien
que de leur bruit. Je souhaite conserver leur usage en leur donnant
une autre cible. De plus, dans notre société, celui
qui crie le plus fort est celui qui se fait entendre. Je désire
donc dénoncer ce principe en refusant que l'on pousse les
gens à faire parler les armes pour se faire entendre. Alors,
comme l'homme n'est plus en mesure de dialoguer, ni d'écouter,
je fais appel à ses yeux : tant que les yeux voient, il existe
encore un moyen de communiquer. L'endroit idéal pour réaliser
ce projet serait le désert, symbole du silence, où
le bruit des armes ne peut être ignoré et où
la visibilité du message est totale.
E.D.: C'est donner une seconde
chance aux hommes avant l'inéluctable ?
B.T.: J'essaie d'amener un nouvel espace de communication
visuelle, qui serait une sorte de "no man's land", donnant
ainsi aux hommes la possibilité de détourner le conflit.
Cet espace, en tant que porte de sortie, permettrait encore de faire
visualiser ce que les hommes, les armes à la main, ont à
dire par le message télex.
E.D.: Pourquoi le choix du
télex et non pas un autre langage, lisible dès sa
première lecture ?
B.T.: Ce qui m'intéresse, dans ce langage
machine, c'est son côté universel, et sa lecture officielle.
Je transpose sa structure. Ce sont des signes reconnaissables comme
un langage codé, même s'ils ne sont pas caractérisés.
Par conséquent, il demande de la part du spectateur l'effort
de connaître et de comprendre. Ainsi le tableau est dans un
premier temps accessible visuellement. Puis suivant le désir
de chacun, on peut aller au-delà, par la lecture du message.
E.D.: Dans le télex
envoyé aux Nations Unies, vous parlez de page blanche, du
ciel et du désert ...
B.T.: Oui, c'est très important pour ce travail,
car il représente l'espace donné. L'idée de
la page blanche symbolise le drapeau blanc sur lequel je rajoute
un message. C'est ce que j'ai souhaité concrétiser
dans le premier télex. Les essais de tir sur papier ont vite
été abandonnés, car l'aspect visuel n'était
pas satisfaisant. En effet, même si le travail est conceptuel,
il doit cependant conserver une apparence attirante. Il m'a fallu
de plus trouver un support résistant aux impacts de balles,
j'ai donc opté pour le verre et le silicone. Ce support est
d'autant plus intéressant que l'acte de tirer sur le verre
m'a amené à briser une réflexion de deux ordres.
L'effet de miroir du verre lisse est modifié
par l'impact de la balle qui crée un fractionnement du spectre
lumineux.
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