| Rencontre
avec
les Esprits du Myanmar
Esprits, êtes-vous là ?
La légende des
Frères Musulmans
U Swan et l’âme papillon
Le Roi des Nat
Exposition
Philippe Gontier
|
Le Roi
des Nat
A Taungbyon, le NatPwe touche presque à sa
fin : dans l'aube bleutée qui recouvre les terres et les
rizières, des ombres glissent entre chien et loup. La route
est à nouveau encombrée de charettes, de chevaux et
de bus fatigués qui repartent vers la ville. Dans les allées
du village, les étals se vident et les marchands comptent
leurs billets avant de repartir, le baluchon à l'épaule.
Dans les ruelles de Taungbyon, les autels des Nat sont rangés
dans les coffres en bois et les familles des Nat Kadaws regagnent
leurs vraies demeures. Les maisons de bambou se vident ainsi peu
à peu. Bientôt, les esprits vont quitter les lieux,
rentrer au Mont Popa.
A l'heure où les premiers habitants de Taungbyon
se rendent au bain, cérémonie personnelle que chacun
respecte au moins deux fois par jour, à l'heure où
les femmes s'affairent en silence dans la pénombre des maisons
et maquillent leur visage avec le précieux bois de thanaka,
à cette heure tranquille où le soleil ne se fait pas
encore sentir, les ruelles se peuplent de silhouettes furtives qui
courent vers le Grand Palais. C'est aujourd'hui que le Roi des Nat,
accompagné par ses quatre ministres et ses quatre épouses,
va être couronné.
Tous les fidèles encore présents sont
rassemblés pour l'événement : les enfants en
bas âge sont amenés par leurs parents malgré
la foule, l'alcool et les scènes de violence qui se déchainent
ce jour-là. Pouvoir rendre hommage aux Nat et être
béni par eux : voilà la grande affaire qui occupent
les esprits en ce dernier jour. Et rares sont ceux qui peuvent accéder
au temple, la grande foule ondule et frissonne aux portes du Grand
Palais.
Entouré de ses ministres, sur un sol jonché
de fruits et de fleurs, le Roi est couronné devant l'autel
par les membres de sa cour. Il revêt des habits d'or ornés
de pierres précieuses, des chaussures brodées, et
un casque qui s'élève sur son front semblable au stupa
d'une pagode. La fête durera jusqu’à la tombée
du jour déversant dans les ruelles des flots d’eau
et des milliers de fleurs, et dans l’air brûlé
des parfums et des cris.
A peine achevées, les cérémonies
vont être balayées par le vent des départs.
Dans quelques heures à peine, Taungbyon se sera vidée
de tous ses habitants de passage, hommes ou Esprits.
Après avoir célébré les frères
asiatiques de Bacchus ou d'Orphée, mêlé des
rites religieux aux débordements païens, et les fastes
de la vieille royauté birmane aux maquillages outranciers
des travestis modernes, Taungbyon s'évanouit comme un rêve.
Les Esprits l'ont quitté avec fracas, laissant ouvertes à
tous les vents, les portes merveilleuses de l'imaginaire birman.
Extraits du texte Danses avec les Nat
Emmanuelle Silvera |