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avec
les Esprits du Myanmar
Esprits, êtes-vous là ?
La légende des
Frères Musulmans
U Swan et l’âme papillon
Le Roi des Nat
Exposition
Philippe Gontier

U Swan
© Philippe Gontier |
U Swan
et l’âme papillon
La maison de teck et de bambou où U Swan
s'est installé se trouve en plein coeur du labyrinthe de
Taungbyon. Un dédale de ruelles poussiéreuses et encombrées
où les porteurs d'eau se frayent un passage au milieu des
cortèges de Nat Kadaw en route vers les cérémonies.
Depuis le jour de son arrivée, la veille
du début des grandes célébrations au Palais
des Nat, U Swan reçoit en permanence la visite de fidèles,
venus de tout le pays. Un banc a même été installé
sur le seuil de la maison pour permettre aux curieux, moines ou
jeunes médiums avides de conseils, de suivre les discussions
sans avoir été présentés au maître
des lieux.
Jouissant d'une grande notoriété,
U Swan est, à 63 ans, l'un des Nat Kadaw les plus connus
du Myanmar bien qu'il n'occupe pas de place particulière
au sein de la haute hiérarchie des Nat Kadaw. En plus des
fêtes privées qu'il anime à Yangon, il ne manquerait
pour rien au monde la grande fête de Taungbyon et se rend
également chaque année au Mont Popa, autre haut lieu
de culte aux Nat.
Il y retrouve les membres de sa famille, comme son
neveu, également médium, ainsi que tous ses fils spirituel,
époux, ou parents, qui composent sa grande et glorieuse famille
Nat.
Debout depuis l'aube -les Birmans se lèvent
habituellement avec le jour vers 5 heures- U Swan s'est longuement
préparé même sa si première prestation
au Palais des Nat n'a lieu qu'en fin de journée. Par-dessus
ses vêtements de nuit, il a revêtu une chemise blanche
et un longyi, sorte de pagne traditionnel porté par les hommes,
aux couleurs vives. Il s'est coiffé à l'aide d'un
turban de tulle jaune, coiffure ornée avec le plus grand
soin de fleurs de glaïeul sauvages et de jasmin. Puis il s'est
maquillé le visage révélant une agileté
surprenante à manier les pinceaux, la poudre de riz, les
fards colorés et le rouge à lèvres. Réputé
pour sa séduction, le Nat Kadaw est particulièrement
soucieux de plaire à son époux et ne néglige
aucun de ses atouts. Tous les visiteurs sont tenus de se déchausser
avant de pénétrer dans la maison, ils peuvent alors
prendre place face au maître de maison assis devant l'autel.
La figure de Bouddha trône aux côtés des principaux
Nat représentés par des petites statuettes en bois,
traditionnellement sculptées à Mandalay. Chaque médium
doit en posséder au moins quatorze pour prétendre
à exercer sa profession.
Assis en tailleur les pieds ramenés d'un
côté du corps, il se balance doucement et ses yeux
subitemment vides semblent ne plus le guider dans le monde des apparences.
Des grimaces avertissent les spectateurs, muets dans l'attente des
prophéties, que le Nat est "entré" en U
Swan.
"Tu dois honorer ton père et ta père"
déclame-t-il, un index levé à l'attention d'une
femme terrorisée par cette subite intervention.
Elle s'abaisse face contre sol, joignant ses deux
mains dans un geste de dévotion vers l'Esprit qui l'a reconnue.
Le Nat attend une offrande supplémentaire que la femme cherchera
fiévreusement dans son sac avant de lui offrir sans plus
tarder, celle -ci sera glissée en forme de cône dans
sa coiffure.
Le médium continue à vaciller en énonçant
des paroles qu'il aura oublié une fois la séance terminée.
"Ne te détourne pas de ta lignée et honore ton
époux" conseille-t-il encore, le corps agité
de tremblements.
"Comme l'âme papillon d'U Swan s'est
enfuie au loin!" murmure un moine dans l’assistance.
Puissante et fragile à la fois, l’âme-papillon
est le principe vital qui régit l'existence. La précarité
du lien qui unit l'homme à son âme est éprouvée
chaque nuit lors des rêves et des cauchemars : l’âme
fuit le corps laissant l’homme à son terrible destin.
La mort trop brutale des Nat a empêché leur âme
papillon de poursuivre une transformation naturelle et les a condamnés
à survivre sous une forme désincarnée.
Les Nat ont le pouvoir que n'ont pas les autres
âmes de s'incarner à travers les vivants en prenant
la place de leur âme papillon. Mais seuls les Nat Kadaw peuvent
se laisser "chevaucher"par les esprits. Les profanes inexpérimentés
risquent de se faire "manger l'âme", ce que les
Birmans craignent par dessus tout. Peu scrupuleux, le Nat entre
en effet simultanément par trois "portes" : par
la bouche, il prend possession de la parole, par la tête il
se rend maître de la conscience et enfin, par le coeur, siège
de l'âme, il vit à nouveau. Pour les Birmans, le médium
est ainsi quasimment en état de mort : une fois la cérémonie
achevée, il aura tout oublié. L'âme papillon
du Nat, qui les avait guidés, les a quittés emportant
avec elle ses secrets.
Il est bientôt quatre heures à la grosse
horloge, U Swan se lève, signal qu'il faut se préparer
pour le Grand Palais. Tous les fidèles présents ont
reçu des mains du Nat Kadaw un petit ticket de couleur vive
portant un numéro, et qu'ils devront épingler en évidence
sur leurs vêtements. Etrange procession, le Nat Kadaw, ses
serviteurs, les futurs médiums qui l'accompagnent ainsi que
l'ensemble de ses clients, se tenant parfois par la main, vont traverser
le village à travers les ruelles encombrées pour se
rendre au Grand Palais de Taungbyon.
Au Palais des désirsLe soleil écrasant
n'a pas empêché une foule de plus en plus dense de
s'amasser au fil des heures aux abords du Palais. Des vendeuses
de roses, de glaïeuls et de colliers de jasmin côtoient
les petites marchandes de bethel ou de fruits. Assise en tailleur
sur la paille de sa maison, une vieille femme édentée
fume le cheerot, énorme cigare roulé dans une feuille
de maïs, surtout apprécié en Birmanie par les
femmes d'un âge vénérable. A quelques mètres
d'elle, un lépreux se traine dans la poussière, le
longyi maculé de terre et de crachats de bethel, en mendiant
quelques kyats. Le Grand Palais de Taungbyon, aussi appelé
le Palais des Désirs, est le haut lieu où se déroulent
les cultes propriatoires à l'attention des Nat. C'est ici
que les dons et offrandes faits aux esprits rejaillissent sur les
fidèles et les comblent de richesse et de félicité.
Déjà, les tambours résonnent et la chanteuse
a commencé son ode au Nat. Son répertoire se compose
de chants issus du Mahagita Medanikyan, vaste anthologie de poèmes
épiques retraçant la destinée de chacun des
37 Nat. Ainsi, l'ode à Mahagiri commence-t-elle par ces quelques
phrases très connues des Birmans :
"Me voici, radieux et couvert de colliers de
fleurs, dans mon somptueux habit de satin aux larges manches. Dans
ma main droite, je tiens un éventail et mon casque est orné
de feuilles de palmier et d'or véritable. Autrefois, je vivais
dans le royaume de Tagaung mais son monarque suspicieux craignait
sans aucune cause que je fourbisse des esprits malveillants contre
lui..."
L'orchestre, composé de petits tambours circulaires,
d'une grosse caisse, de batteries de petits gongs de bronze, de
cymbales et de hautbois birman, accompagne la chanteuse Chit Are
Yoan. D'origine bengladie, celle-ci est, avec sa soeur, l'une des
plus fameuses artistes du Myanmar célèbre pour sa
connaissance parfaite du Mahagita Medanikyan. C'est elle qui dirige
l'orchestre et qui reçevra du Nat Kadaw l'argent des offrandes
qui servira de salaire et qu'elle répartira entre elle-même
et les musiciens.
C’est alors que surgit du fond du temple une
femme en proie à des convulsions. Elle s'avance vers la scène
en tremblant de la tête aux pieds, les bras tendus vers le
ciel.
"C'est une femme paralysée qui ne se
lève jamais" nous glisse-t-on à l'oreille.
Ses enfants accourent pour l'aider à quitter
le temple. Qui saura jamais si, comme les Birmans le soutiennent,
un Nat lui a chevauché l'âme ? A moins qu'elle n'invite
un esprit à la posséder, à devenir son époux
immortel ?
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