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/exposition hors les murs/novembre/2007

Danses avec les Nat
Portraits des esprits de Birmanie

Philippe Gontier - Photographies du Myanmar

Rencontre avec
les Esprits du Myanmar

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La légende des
Frères Musulmans

U Swan et l’âme papillon

Le Roi des Nat

Exposition

Philippe Gontier

 

U Swan
© Philippe Gontier

U Swan et l’âme papillon

La maison de teck et de bambou où U Swan s'est installé se trouve en plein coeur du labyrinthe de Taungbyon. Un dédale de ruelles poussiéreuses et encombrées où les porteurs d'eau se frayent un passage au milieu des cortèges de Nat Kadaw en route vers les cérémonies.

Depuis le jour de son arrivée, la veille du début des grandes célébrations au Palais des Nat, U Swan reçoit en permanence la visite de fidèles, venus de tout le pays. Un banc a même été installé sur le seuil de la maison pour permettre aux curieux, moines ou jeunes médiums avides de conseils, de suivre les discussions sans avoir été présentés au maître des lieux.

Jouissant d'une grande notoriété, U Swan est, à 63 ans, l'un des Nat Kadaw les plus connus du Myanmar bien qu'il n'occupe pas de place particulière au sein de la haute hiérarchie des Nat Kadaw. En plus des fêtes privées qu'il anime à Yangon, il ne manquerait pour rien au monde la grande fête de Taungbyon et se rend également chaque année au Mont Popa, autre haut lieu de culte aux Nat.

Il y retrouve les membres de sa famille, comme son neveu, également médium, ainsi que tous ses fils spirituel, époux, ou parents, qui composent sa grande et glorieuse famille Nat.

Debout depuis l'aube -les Birmans se lèvent habituellement avec le jour vers 5 heures- U Swan s'est longuement préparé même sa si première prestation au Palais des Nat n'a lieu qu'en fin de journée. Par-dessus ses vêtements de nuit, il a revêtu une chemise blanche et un longyi, sorte de pagne traditionnel porté par les hommes, aux couleurs vives. Il s'est coiffé à l'aide d'un turban de tulle jaune, coiffure ornée avec le plus grand soin de fleurs de glaïeul sauvages et de jasmin. Puis il s'est maquillé le visage révélant une agileté surprenante à manier les pinceaux, la poudre de riz, les fards colorés et le rouge à lèvres. Réputé pour sa séduction, le Nat Kadaw est particulièrement soucieux de plaire à son époux et ne néglige aucun de ses atouts. Tous les visiteurs sont tenus de se déchausser avant de pénétrer dans la maison, ils peuvent alors prendre place face au maître de maison assis devant l'autel. La figure de Bouddha trône aux côtés des principaux Nat représentés par des petites statuettes en bois, traditionnellement sculptées à Mandalay. Chaque médium doit en posséder au moins quatorze pour prétendre à exercer sa profession.

Assis en tailleur les pieds ramenés d'un côté du corps, il se balance doucement et ses yeux subitemment vides semblent ne plus le guider dans le monde des apparences. Des grimaces avertissent les spectateurs, muets dans l'attente des prophéties, que le Nat est "entré" en U Swan.

"Tu dois honorer ton père et ta père" déclame-t-il, un index levé à l'attention d'une femme terrorisée par cette subite intervention.

Elle s'abaisse face contre sol, joignant ses deux mains dans un geste de dévotion vers l'Esprit qui l'a reconnue. Le Nat attend une offrande supplémentaire que la femme cherchera fiévreusement dans son sac avant de lui offrir sans plus tarder, celle -ci sera glissée en forme de cône dans sa coiffure.

Le médium continue à vaciller en énonçant des paroles qu'il aura oublié une fois la séance terminée. "Ne te détourne pas de ta lignée et honore ton époux" conseille-t-il encore, le corps agité de tremblements.

"Comme l'âme papillon d'U Swan s'est enfuie au loin!" murmure un moine dans l’assistance.

Puissante et fragile à la fois, l’âme-papillon est le principe vital qui régit l'existence. La précarité du lien qui unit l'homme à son âme est éprouvée chaque nuit lors des rêves et des cauchemars : l’âme fuit le corps laissant l’homme à son terrible destin. La mort trop brutale des Nat a empêché leur âme papillon de poursuivre une transformation naturelle et les a condamnés à survivre sous une forme désincarnée.

Les Nat ont le pouvoir que n'ont pas les autres âmes de s'incarner à travers les vivants en prenant la place de leur âme papillon. Mais seuls les Nat Kadaw peuvent se laisser "chevaucher"par les esprits. Les profanes inexpérimentés risquent de se faire "manger l'âme", ce que les Birmans craignent par dessus tout. Peu scrupuleux, le Nat entre en effet simultanément par trois "portes" : par la bouche, il prend possession de la parole, par la tête il se rend maître de la conscience et enfin, par le coeur, siège de l'âme, il vit à nouveau. Pour les Birmans, le médium est ainsi quasimment en état de mort : une fois la cérémonie achevée, il aura tout oublié. L'âme papillon du Nat, qui les avait guidés, les a quittés emportant avec elle ses secrets.

Il est bientôt quatre heures à la grosse horloge, U Swan se lève, signal qu'il faut se préparer pour le Grand Palais. Tous les fidèles présents ont reçu des mains du Nat Kadaw un petit ticket de couleur vive portant un numéro, et qu'ils devront épingler en évidence sur leurs vêtements. Etrange procession, le Nat Kadaw, ses serviteurs, les futurs médiums qui l'accompagnent ainsi que l'ensemble de ses clients, se tenant parfois par la main, vont traverser le village à travers les ruelles encombrées pour se rendre au Grand Palais de Taungbyon.

Au Palais des désirsLe soleil écrasant n'a pas empêché une foule de plus en plus dense de s'amasser au fil des heures aux abords du Palais. Des vendeuses de roses, de glaïeuls et de colliers de jasmin côtoient les petites marchandes de bethel ou de fruits. Assise en tailleur sur la paille de sa maison, une vieille femme édentée fume le cheerot, énorme cigare roulé dans une feuille de maïs, surtout apprécié en Birmanie par les femmes d'un âge vénérable. A quelques mètres d'elle, un lépreux se traine dans la poussière, le longyi maculé de terre et de crachats de bethel, en mendiant quelques kyats. Le Grand Palais de Taungbyon, aussi appelé le Palais des Désirs, est le haut lieu où se déroulent les cultes propriatoires à l'attention des Nat. C'est ici que les dons et offrandes faits aux esprits rejaillissent sur les fidèles et les comblent de richesse et de félicité. Déjà, les tambours résonnent et la chanteuse a commencé son ode au Nat. Son répertoire se compose de chants issus du Mahagita Medanikyan, vaste anthologie de poèmes épiques retraçant la destinée de chacun des 37 Nat. Ainsi, l'ode à Mahagiri commence-t-elle par ces quelques phrases très connues des Birmans :

"Me voici, radieux et couvert de colliers de fleurs, dans mon somptueux habit de satin aux larges manches. Dans ma main droite, je tiens un éventail et mon casque est orné de feuilles de palmier et d'or véritable. Autrefois, je vivais dans le royaume de Tagaung mais son monarque suspicieux craignait sans aucune cause que je fourbisse des esprits malveillants contre lui..."

L'orchestre, composé de petits tambours circulaires, d'une grosse caisse, de batteries de petits gongs de bronze, de cymbales et de hautbois birman, accompagne la chanteuse Chit Are Yoan. D'origine bengladie, celle-ci est, avec sa soeur, l'une des plus fameuses artistes du Myanmar célèbre pour sa connaissance parfaite du Mahagita Medanikyan. C'est elle qui dirige l'orchestre et qui reçevra du Nat Kadaw l'argent des offrandes qui servira de salaire et qu'elle répartira entre elle-même et les musiciens.

C’est alors que surgit du fond du temple une femme en proie à des convulsions. Elle s'avance vers la scène en tremblant de la tête aux pieds, les bras tendus vers le ciel.

"C'est une femme paralysée qui ne se lève jamais" nous glisse-t-on à l'oreille.

Ses enfants accourent pour l'aider à quitter le temple. Qui saura jamais si, comme les Birmans le soutiennent, un Nat lui a chevauché l'âme ? A moins qu'elle n'invite un esprit à la posséder, à devenir son époux immortel ?

(...)

 

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